Longtemps réservés aux investisseurs institutionnels, les actifs non cotés (private equity, dette privée, infrastructures…) s’ouvrent de plus en plus au grand public, portés par une réglementation européenne assouplie et une promesse de diversification attractive. Mais ce mouvement, présenté comme un levier de démocratisation de la finance, expose les épargnants à des risques parfois mal appréhendés. Derriere le vernis de la performance, le non-coté demeure un univers complexe, peu liquide et à la transparence relative.
Une ouverture discrète mais profonde
L’accès du grand public au non-coté s’est accéléré depuis l’entrée en vigueur de la loi Industrie Verte en France. Celle-ci impose une part de non-coté dans les plans d’épargne retraite (PER) et les contrats d’assurance-vie à gestion pilotée. Or ces produits sont souvent choisis par défaut par des épargnants peu avertis. Selon les profils, la part d’actifs non cotés peut représenter entre 2 % et 15 % de leur portefeuille, sans qu’ils en aient forcément conscience.
La réforme européenne des Eltifs (fonds d’investissement à long terme européens) 1, entrée en vigueur en 2024, a renforcé cette tendance. En supprimant le ticket d’entrée de 10.000 euros et en allégeant les contraintes de diversification, elle a ouvert en grand les portes de ces fonds au grand public. De nombreux acteurs ont saisi l’opportunité : en 2024, 42 Eltifs ont été lancés, et déjà 50 sur les neuf premiers mois de 2025, selon l’AMF et l’Esma.
Un risque mal calibré pour les particuliers
Cette massification ne va pas sans inquiétude. « Nous nous sommes battus pour conserver des garde-fous », confie Guillaume Prache, président de l’association d’épargnants Faider. En effet, la suppression du ticket d’entrée et du plafond de 10 % du portefeuille en actifs non cotés (pour les patrimoines inférieurs à 500.000 euros) supprime des barrières de protection utiles.
La promesse de rendement est souvent mise en avant pour séduire, mais elle ne suffit pas à compenser les spécificités du non-coté. D’après une étude récente de State Street, le S&P 500 a surpassé le private equity sur les durées de un, trois, cinq et dix ans. Autrement dit, les performances vantées ne sont pas toujours au rendez-vous pour les particuliers, surtout si l’on prend en compte les frais, souvent élevés, de ces fonds.
Des fonds evergreen aux contours flous
Parmi les véhicules mis en avant, les fonds evergreen occupent une place croissante. Ces fonds « ouverts » permettent des souscriptions et des retraits périodiques, ce qui théoriquement les rend plus liquides. En pratique, ils représentent 21 % des fonds non cotés mais concentrent 62 % des encours selon France Invest. Or, leur structure repose en grande partie sur des actifs illiquides.
La part d’actifs non cotés dans un Eltif doit être d’au moins 55 %, mais elle peut atteindre 100 %. Et même la part dite liquide, souvent composée de titres de crédit type CLO, peut être soumise à forte tension. En cas de retraits massifs, les gérants pourraient être contraints de vendre à perte. Moody’s a d’ailleurs alerté sur un risque systémique : l’engouement pourrait pousser les gérants à prendre plus de risques pour maintenir les promesses de rendement.
Des références trompeuses à l’immobilier
Les investisseurs particuliers ont déjà eu un avant-goût de ce type de désillusions. Les OPCI et SCPI, longtemps vantés pour leur stabilité et leur rendement régulier, connaissent depuis plusieurs années des problèmes de liquidité et de dépréciation. Ces fonds immobiliers, premiers à avoir ouvert le non-coté au public, ont vu leur image ternie par des délais de remboursement allongés et des valorisations revues à la baisse.
Pour Dominique Leprévots, président d’UBP AM France, « les crises de liquidité successives dans l’immobilier apportent la preuve des limites structurelles du non-coté ». Il redoute que l’engouement actuel pour les Eltifs ne reproduise ces mêmes schémas, à une échelle encore plus large, dans un contexte de marché plus volatile et moins prévisible.
Des opportunités, mais pour les profils avertis
Faut-il pour autant tourner le dos au non-coté ? Non, répondent les experts, mais à condition d’en comprendre les ressorts. Ces produits peuvent offrir une vraie diversification, des opportunités sur des marchés d’avenir ou des entreprises non accessibles en Bourse. Mais ils s’adressent avant tout à des investisseurs à horizon long, à l’aise avec l’idée d’immobiliser une partie de leur patrimoine pendant de longues années.
Pour le grand public, la vigilance s’impose. Avant de souscrire, il faut exiger de la transparence sur les frais, la stratégie de gestion, les conditions de retrait, et surtout, mesurer la part de son patrimoine que l’on est prêt à immobiliser. Le non-coté n’est pas un eldorado, mais un univers spécialisé dont les promesses doivent être pesées avec rigueur.
Journaliste financier | Analyste des marchés | Pédagogue économique Bonjour, je m’appelle Alex, j’ai 39 ans et j’exerce depuis plus de deux décennies dans le journalisme économique et financier. Mon objectif : rendre compréhensibles les rouages complexes des marchés financiers et des grands équilibres économiques pour un large public. Passionné par l’analyse macroéconomique, les dynamiques boursières et les tendances d’investissement, j’apporte chaque jour un regard rigoureux, indépendant et accessible sur l’actualité économique. Mon travail consiste…







